Gérard Ansaloni

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Textes





L'égrégore

 

 

C'est un jardin aimable où sont des anémones,

Une balançoire bancale et un bouquet

De pelouse fort mal élevé. Quelques faunes

A l'antique printemps y ouvrent un caquet...

 

Le crapaud grassouillet, débonnaire et placide

S'y arrête parfois dans sa migration

D'un paradis à l'autre; on dirait d'un lucide

Esprit le mouvement... Quel bon d'exception!

 

Moi, je méditais, là, ma pénible carrière,

Jouissant de la vue d'un arôme émouvant

Et la pensée perchée par dessus la barrière,

 

Quand une voix novice et véritable encore

Au bourdon printanier vint me ressuscitant :

Ma fille discutait avec une égrégore.

 

© Editions Saravah




La joie

 

 

La première fois que je vis

Rire son très jeune visage,

Elle montrait un cou ravi,

Etant assise, aimable usage,

 

Comme un ludique farfadet,

Dessus l'épaule de ma mère;

Et ce jeune et gai muscadet

Rendait le son, oh ! ma commère !

 

De bracelets dégringolants

Du haut d'une fraîche cascade !

 

Et ce phosphore lumineux

Et cancanier comme une treille

Etait une eaux de Molineux

Dans un charivari d'abeilles

 

Ou bien dans un palais d'été

La course nue des jeunes filles

Dont les pieds blancs et tout mouillés

Giflent le marbre où des jonquilles

 

Sont renversées, des colibris

Eparpillés; je vis la joie !

 

La joie ! Petite, écoute bien,

La joie descendant la colline

Avec ses beaux genoux sans rien

Autour et sa lèvre mutine.

 

La joie, ma fille ! et le sénat

Tout remué, vieille marmite,

Soupire dans ses cadenas

En te voyant, jolie truite,

 

Pétiller dans les beaux ruisseaux

Qui dévalent de tes bras tendres

Et j'adore te voir, faisceau

De muguet sur du palissandre

 

Enluminer mon bon travail,

Mon austère et fol ermitage,

Opiniâtreté de bétail

Dedans son tellurique stage.

 

La deuxième fois, j'entendis

La fuite de sa voix heureuse,

La solitaire psalmodie

Dedans le chant de l'amoureuse;

 

Et l'eau, ruisselant sur l'émail,

Chantant sur les miroirs sonores,

Etait un choeur dans ce sérail

Qu'est le bain de l'épouse encore

                                                             

Nue; ma fille, je te le dis,

J'ai entendu chanter la joie.

 

La joie ! Petite, écoute bien

Son charivari de sirène

Et sa bonne tête de chien,

Son bazar de fête foraine

 

Et ses beaux yeux lors du retour

Et son huitième anniversaire;

Et l'hymne des coloratures

Ou l'oeuvre du saint qui macère.

 

Et quand tout est passé,

Je veux dire l'enfance

Et quarante ans cassés,

Quand la joie devient panse

 

Oh ! ma belle, on dirait

Qu'une bête et méchante

Bête en nous se distrait

De ce qui nous déchante;

 

Qu'il est un peu plus dur

A chaque jour qui passe

De s'asseoir sur le mur

Où l'on fait des grimaces,

 

Et pour te dire tout,

Je me fais parfois honte;

Et ces vilaines toux,

Ces "Vous" que l'on me conte

 

Sont les sinistres instruments

Qui peu à peu séparent l'âme

D'avec son las récipient,

Ces instruments dont nous pouffâmes

 

Du temps de notre meilleur temps.

Enfin, lors, c'est en conscience

Que je savoure en tes huit ans

L'aloi de joie et de science

 

Qui me ravit la tierce fois

Que je la sus dans tes gambades:

 

La joie, ma belle et bonne humeur,

Qui est dans toi comme l'ivresse

Dans le flacon et la rumeur

D'un beau soleil dans la caresse

 

De ses rayons aux blancs balcons

Orientaux, comme la palme

Dans la fraîcheur du doux cocon

Où le sérail, parfois, se calme.

 

© Editions Saravah



La mort de la vierge

 

d'après "La mort de la vierge" de Rembrandt.

 

 

Les docteurs sont autours, les papes et la crosse

Et l'enfant de choeur et le vieillard curieux.

On hésite, on se presse, on n'ose être féroce,

On n'ose plus montrer la douleur du lépreux.

 

On pose ses genoux, comme on est en souffrance

Et, le front au fichu, le quotidien ne sait

Qu'un indicible ennui, déjà comme une errance

Où le mensonge jouit. L'acteur et son portrait...

 

Ecartez ce rideau qui nous déchire l'âme !

Doucement, doucement... Les vieillards sont âgés !

Bienvenue aux adieux, la voilure se pâme !

Je ne peux pas croire cette femme cachée !

 

Sa nuque corrompue excite la mâchoire...

C'est la vie qui dit merde à la mort de Marie !

Sous ses jupons froissés, je sens l'envie de croire.

Son cul est un acide où fond le saint esprit.

 

On entend des appels ! Ce sont eux ! Les ministres

Insatiables de Dieu, questeurs effrayants

Avec leurs bras déjà trop grands ouverts, sinistres !

<< Seigneur, pitié pour nous ! La grâce aux suppliants !

 

Seigneur, encore un peu de la bonne souffrance.

Seigneur, faites fermer ce livre ouvert trop grand !

Donnez-moi du raisin, allons ma bonne errance...

Que me veulent ces gens ! Que me veut cet orant ?

 

Abandonnez ma main, ouvrez cette tenaille !

Mère, ils me font si mal, abandonnez ma main...

Les docteurs ne sont pas de ces hommes de paille

Qui pour un jeune sein vous laissent en chemin.

 

Qui donc est ce pape, qui est son acolyte ?

Je ne suis pas d'ici ! Que font donc les rabbins ? !

Je t'en supplie docteur, vois, prends cette hittite

Ce ne sont que barbares, curieux, robins >>.

 

Sa tête a chaviré sur la moiteur des bures;

Une odeur inconnue remémore aux vivants

L'abjecte prépotence de ce qui n'a cure

Des humeurs de l'esprit : le relent du dedans.

 

On apporte les draps, les couvertures rêches,

On la borde, on rafraîchit de parfums son front

Que travaille un souci et l'ombre d'une mèche.

Que ne sait-on mourir comme les bêtes font...

 

Dehors sont les arbres, les fleurs et la lumière.

Sûrement les enfants s'amusent gravement

Dans une flaque de soleil à la lisière

D'une orangeraie où somnolent des gitans.

 

Et que dit-on à son Dieu

Quand l'hiver nous a ruiné ? !

 

Et de nouveau les agitations, la fièvre,

Les gestes sans noblesse, tremblements idiots,

On comprend la laideur et son travail d'orfèvre,

Parfois, on l'aimerait toute nue, sans maillot,

 

Vertueuse et polie, mais elle est dégueulasse,

Elle fait dans ses dessous, Seigneur ! quel travail !

L'oeuvre du créateur bien souvent dans la crasse

Déploie ses métamorphoses, comme au sérail

 

Les maures font. Seigneur que votre maïeutique

Est horrible ! On dirait de votre serviteur

Les souillons raturés ou d'un âne la trique

Et pourquoi pas la mort, fertile, de la vierge !

 

© Editions Saravah




IV

 

Alors que la petite était encore nue,

Endormie et saline, étonné de ce don

D'un dieu devenu fou, je scrutais la venue

D'un frisson sur la peau du corps à l'abandon.

 

Et la mer, au dehors, énervait les chevaux

Du dieu Poséidon pour que vît un poète

Se briser leurs crins blancs aux rochers de nouveau...

La soirée s'enflammait sur son ventre d'athlète.

 

Quand les années viendront -Rappelle-toi mon âme...-

Se souvenir à moi de leurs crédits d'antan,

Que répondrai-je alors à ces regards de blâme,

 

A cette pauvre tête enlaidie sous les fards,

A ces alexandrins, sonnets ou pauvres rimes ?...

"La soirée s'enflammait là où suait le nard !".

 

© Editions Saravah







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